FOSDEM : LibreGraphics

Français

Il y a beaucoup de choses à dire sur la dernière édition du FOSDEM, qui s’est tenue à l’Université Libre de Bruxelles le week-end du 5/6 février… Je compte faire une série de posts sur la question.

Le FOSDEM est un bon endroit pour découvrir toutes sortes d’innovations. L’une des présentations éclair les plus intéressantes était un exposé sur LibreGraphics, un nouveau magazine pour les graphistes qui utilisent des logiciels open source.

Le magazine a une stratégie de promotion radicale : la moitié des exemplaires imprimés est donnée, gratuitement, à des fins de publicité. Évidemment, tout cela ne nourrit pas son homme, et l’équipe de rédaction sollicite également des dons sous forme directe (ils ont également fait un appel à texte et à des contributions diverses).

Il est intéressant de voir l’évolution des modèles économiques. Le mélange entre don à des fins promotionnelles et vente n’est pas nouveau, dans l’édition ou ailleurs. Mais proposer 50 % du nombre d’exemplaires en distribution gratuite représente une belle augmentation de la proportion habituelle, et je me demande si l’appel direct aux dons, d’un montant laissé à l’appréciation du donateur, va se généraliser.

Le magazine, en tout cas, vaut la peine d’être vu : http://libregraphicsmag.com. Le code-source est disponible sur Gitorious (modifié après le commentaire de Ginger Coons).

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English

There are many things to say about FOSDEM’s latest edition, which took place at ULB on February 5th and 6th – I intend to write a series of posts about it.

FOSDEM is a good place to find out about all sorts of innovation. One of the most interesting lightning talks was a presentation of newcomer magazine LibreGraphics, for graphic designers who use open source software.

The magazine has an agressive advertising strategy: half of the printed copies are given, free of charge, for promotional purposes. The team isn’t making a living out of it, of course. They asked for direct donation, on top of submissions and miscellaneous contributions.

It is interesting to see how economic models evolve. The combination of promotional gifts and selling is not new in publishing, or elsewhere. Yet, giving away 50% of the number of copies for free represents a hefty increase of the usual proportion and I wonder whether the call for direct donation, for a amount that donators are free to determine, is going to become a staple.

It is well worth checking out the magazine: http://libregraphicsmag.com. Source code is available on Gitorious (edited after Ginger Coons’ comment).
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Italiano

Ci sono tante cose a dire sull’ultimo FOSDEM, avvenuto all’Università Libra di Bruxelles nel 5/6 febbraio… Penso di farne una serie di articoli.

Il FOSDEM è ottimo per scoprire nuovi invenzioni e prodotti. Una delle migliore intervenzioni veloce fu une presentazione della nuova rivista LibreGraphics per i grafici che usano dei software open source.

La rivista tiene una strategia promozionale radicale: il mezzo del numero di esemplari imprimati viene data gratuitamente per farne la publicità. Va senza dire che la redazione non ha un salario, e sollicita anche dirette donazioni, oltre a testi e contribuzioni varie.

E’ interessante osservare l’evoluzione dei modelli economici. Combinare vendita e distribuzione gratuita non è una strategia nuova, che se fosse per l’edizione o altro. Ma offrire 50% del numero d’esemplari gratuitamente è una bella aumentazione della proporzione abituale, e mi chiedo se la domanda diretta per i donazioni (di una somma che il donatore scelte se stesso) va a generalizzare.

La rivista merita di essere vista: http://libregraphicsmag.com. Il codice fonte si può consultare su Gitorious (modificato dopo il commentario di Ginger Coons).

Dans l’ombre, les plumes guettent

Nombreux sont ceux qui ont une idée de livre mais ni le temps, ni la patience de se consacrer à l’écriture, ou encore les stars et demi-stars à qui un éditeur propose d’écrire leurs mémoires, mais qui n’ont aucune envie de s’astreindre à écrire plusieurs heures par jour. à l’inverse, beaucoup d’auteurs, de journalistes et de rédacteurs qui ne demandent qu’à écrire toute la journée contre rémunération. L’union serait idéale. Pourquoi ne pas les faire se rencontrer ? Tout le monde y gagnerait.

Naturellement, le nom qui serait mis en avant ne sera pas celui du gratte-papier, qui restera dans l’ombre, à travailler sans gloire. Un peu comme un esclave, quoi. Au dix-neuvième siècle, on appelait ces écrivains anonymes des nègres.

Le plus célèbre des « nègres », c’est Auguste Maquet, qui aurait écrit une bonne partie des oeuvres de Dumas (http://bibliobs.nouvelobs.com/essais/20100210.BIB0489/auguste-maquet-portrait-d-039-un-negre.html). Les premiers livres de Colette ont également été signés du nom de son mari, Willy, une célébrité à l’époque. La profession existe encore.

Reste le mot, gênant, dépassé : « nègre ». Les anglophones parlent de « ghostwriter » et n’ont donc pas la même préoccupation. Peut-on imaginer une nouvelle dénomination, qui reste claire et appropriée ?

On parlait parfois, dans l’édition, à partir du 18ème siècle, de « teinturier » : c’est celui qui donne du relief à un texte un peu plat. Le terme est joli, mais n’a pas tout à fait le même sens et ne peut donc remplacer « nègre ».

On peut penser à des expressions composées avec « plume » : oui, tout le monde écrit au clavier maintenant, mais ce n’est pas une raison. La plume, cela évoque la Littérature, des écrivains en chemise blanche, avec les cheveux poudrés, en train d’écrire des oeuvres de génie à la lumière de la bougie, dans une série de petits crissements entre la plume et le papier.

« Plume de l’ombre » : le plus proche du « ghostwriter », il montre la place discrète dévolue aux « nègres ». Les littéraires l’apprécient. Le terme évoque le secret, les romans d’aventure.

« Prête-plume » : parfois utilisé dans la presse, il évoque le porte-plume et la chanson Au clair de la lune.

« Rédacteur » : le plus business. Un homme d’affaires peut sans rougir dire à ses collègues qu’il a rendez-vous avec son rédacteur pour travailler sur son projet de livre. C’est aussi le plus sobre. Je n’ai jamais vu de contrat entre une maison d’édition et un « nègre » (j’imagine qu’il doit s’agir d’un contrat de prestation de services), mais cela semblerait le terme plus probable dans ce contexte, avec « auteur ». Le côté professionnel disparaît si l’on veut préciser l’anonymat et qu’on parle de « rédacteur masqué ». On peut se contenter d’être « rédacteur anonyme », voire « rédacteur en sous-main ».

De plus en plus, le « nègre » sort de l’ombre et son nom est cité à la page de garde du livre. Les éditeurs parlent alors de « métis ». On peut aussi se contenter du terme de « co-auteur » ou utiliser le terme extrêmement polyvalent de « collaborateur ».

Quelques liens pour en savoir plus :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Nègre_(littérature)

http://www.lalettrine.com/article-18490632-6.html

http://www.lexpress.fr/culture/livre/les-negres-de-l-edition-s-affranchissent_849507.html

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A quill is lurking in the shadow…
Many people have a book idea, but not all of them have the time or the desire to actually sit down and write it. Many writers are willing to make a living writing. Isn’t the alliance of the two a match made in heaven?
Ghostwriting, as the process of writing a book for another is called, is a lucrative business and a common practice. “Ghostwriter” is all very well in English, but the French alternative (“nigger”) is slightly more distateful today… I suggest a few alternatives here, ranging from the literary to the technical – exploring all sorts of made-up phrases, from “penning in the shadow” and “mercenary penning” to the more self-explanatory “co-author” and “collaborator”.

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Une piuma fa la guardia nell’oscurità…
Gli inglesi dicono “ghostwriter” o “scrittori fantasma”, gli francesi dicono “scrittori negri”: Che politicamente incoretto! Probo di trovare alcuni sinonimi, tra fantasia letteraria e serio d’affari.

Can Art Be Dissolved in Capitalism?

Such was the title of a very serious debate at the Théâtre de la Colline, an institution for contemporary drama in Paris. Various writers were invited, including Michel Vinaver, a playwright and (former) CEO, and a fascinating example of a highly successful double life. He is hailed as one of the leading playwrights of his time and he has had a great corporate career, starting as a junior executive in Gillette to become the CEO for Gillette France.

He was the guest of honor, all the more that one of his plays was being performed at La Colline this month: Par dessus-bord, or how a fledging medium-sized company turned into a leading large corporation, with the help of some serious revamping and cutting-edge marketing. His fictional company was selling toilet paper, which evolved from a basic commodity into a luxury item renamed “Mousse et Bruyère” (Moss and Heather).

The debate started with the intervention of an eager host and of a young ambitious playwright who proclaimed Vinaver was “his brother”. Vinaver licked his lips and replied nothing.

‘I think there’s a more interesting way of putting it’ he said after taking notes in his moleskine notebook. ‘You should just reverse the question: Can capitalism be dissolved in art? I just think it’s more valid and more interesting.’

This being said, he proceeded to explain that art had existed much longer than capitalism, and that it would always worm its way in. He quoted one of the slogans of his fictional company: “Maintenant, chez nous, il y a Mousse et Bruyère” and announced that it was an alexandrine, or a 12-syllable verse, the epitome of classical verses in French poetry.

In short, it was a literature lover’s delight released upon unsuspecting masses.

If he had not said it, very few people would have guessed it; only some actors, who are well-versed in classical plays (usually written in alexandrines), can detect them by ear.

Would a marketing translator have picked it up?

Absolutely.

Marketing translation is as sensitive to content as it is to form. Snappy slogans? Compelling copy? Their work is more than technical translation, as it requires a sound knowledge of rhetoric. This is why it has been called transcreation, which is a bit more than ‘standard’ translation.

I wonder what translators would have done with the “Mousse et Bruyère” slogan. Would a British translator have crafted an iambic pentameter? Would an American translator have included a reference to Walt Whitman? Would an Italian translator have devised an alexandrine?
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L’art est-il soluble dans le capitalisme ?

Tel était le titre d’un débat très sérieux qui eut lieu au Théâtre de la Colline à Paris, institution du théâtre contemporain. Plusieurs écrivains avaient été invités, y compris Michel Vinaver, dramaturge et (ancien) PDG, illustration fascinante d’une double vie empreinte de succès. Il est reconnu comme étant l’un des meilleurs dramaturges de sa génération et il a eu une brillante carrière dans l’entreprise, faisant ses débuts en tant que cadre pour Gillette et devenant le PDG de Gillette France.

Il était l’invité d’honneur, d’autant plus que l’une de ses pièces était jouée à ce mois-ci à la Colline : Par-dessus bord, ou comment une entreprise de taille moyenne battant de l’aile s’est transformée en vaste corporation de premier plan, avec l’aide d’un grand ravalement et d’un marketing de pointe. Sa société fictive vendait du papier toilette, qui est passé d’un article de base à un achat-plaisir de luxe rebaptisé « Mousse et Bruyère ».

Le débat commença par l’intervention de l’animateur plein de bonne volonté et d’un jeune dramaturge aux dents longues qui proclama que Vinaver était son « frère ». Vinaver, lui, s’est léché ses lèvres sans rien dire.

« Je pense qu’on peut formuler la question de manière plus intéressante » dit-il après avoir pris quelques notes dans son carnet en moleskine. « Il suffit d’inverser la question : le capitalisme est-il soluble dans l’art ? Je pense qu’ainsi, la question est plus légitime et plus intéressante. »

Cela posé, il a expliqué que l’art existait depuis bien plus longtemps que le capitalisme, et qu’il trouverait toujours moyen de se frayer un chemin. Il cita l’un des slogans de sa société imaginaire : « Maintenant, chez nous, il y a Mousse et Bruyère » et annonça fièrement qu’il s’agissait d’un alexandrin, soit un vers en 12 syllables, le vers classique français par excellence.

En bref, il s’agissait d’un délice d’amoureux des lettres livré à une foule ignorante.

S’il ne l’avait pas dit, très peu de gens l’auraient deviné ; seuls certains acteurs, qui connaissent bien le théâtre classique (habituellement écrit en alexandrins) peuvent les détecter à l’oreille.

Un traducteur marketing aurait-il saisi la subtilité ?

Tout à fait.

En traduction marketing, il convient de faire autant attention au contenu qu’à la forme. Des slogans percutants ? Une copie de génie ? Le travail est bien plus que de la traduction technique, car il exige une bonne connaissance de la rhétorique. C’est pourquoi on l’appelle transcréation, soit un peu plus que la traduction « standard ».

Je me demande ce que les traducteurs de Vinaver ont fait du slogan de « Mousse et Bruyère ». Un traducteur britannique aurait-il fait un pentamètre iambique ? Un traducteur américain aurait-il inclus une référence à Walt Whitman ? Un traducteur italien aurait-il fait lui aussi un alexandrin ?

A Life of Danger: Being a Literary Translator

Most people imagine that translators live a quiet life, typing away in their home office, in the company of their dictionaries and the occasional cat (or turtle, like Mox). Spending your working hours pondering words and meaning and tone must be a risk-free activity, they think. On the contrary, it appears that literary translation brings a fair share of adventures.

In this piece by Wayne Johnston in The Walrus, for instance, two Dutch translators are sent to Canada by their publisher to visit the novel’s settings (here I thought publishing houses had a tiny budget for translation…). They phone the author, saying they have met one of his fictional characters. The whole thing is scary and delightful at the same time. Imagine meeting, in real life, Jane Eyre or maybe Bod Owens (from Gaiman’s The Graveyard Book) running errands in the city.

This reminded me of a short and compelling novel about translation and writing, Le traducteur, by Jacques Gélat (ed. José Corti; untranslated, sadly). The main character is a highly conscientious literary translator, who makes a mistake one day. He replaces a semicolon with a comma. Nobody else but him notices. Thus he begins to be less faithful in his translations, modifying sentences, adding nuances, and he is eventually possessed by the desire to write his own stories. He starts writing novels that are met with critical acclaim and success. All this has been made possible because he replaced a semicolon by a comma, and because he decided it did not matter.

This is not to justify deliberate changes, of course. Translators should consider themselves as writers in their own language, but should not feel that this gives them the right to change everything in a book. One famous Parisian publishing scandal involved Milan Kundera and his first French translator, who modified the style of The Joke to make it more ornate, and even added paragraphs of his own invention. The fraud took years to be discovered, but when it happened, the translator’s career came to an end.

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La vie dangereuse des traducteurs littéraires

La plupart des gens imaginent que les traducteurs coulent des jours tranquilles, tapotant sur leur clavier dans leur bureau à domicile, en compagnie de leurs dictionnaires et éventuellement d’un chat (ou d’une tortue, comme Mox). Passer ses heures de travail à méditer sur des mots, leur sens et leur registre doit être une activité sans risque, se disent-ils. Que nenni. Il appert que la traduction littéraire apporte son lot d’aventures.

Prenez cet article de Wayne Johnston dans The Walrus sur les malheurs des traductions littéraires :

http://www.walrusmagazine.com/articles/2004.06-the-literary-life-books-translated-incorrectly/1/

Une anecdote est particulièrement frappante : deux traductrices néerlandaises envoyées au Canda par leur éditeur afin de visiter le décor du roman (et moi qui croyait que les maisons d’édition consacraient un budget minuscule à la traduction…) téléphonent à l’auteur et lui disent qu’elles ont rencontré l’un de ses personnages fictifs. La chose est effrayante et délicieuse en même temps. Imaginez ce que serait une rencontre, dans la vraie vie, avec Jane Eyre ou peut-être Bod Owens (le héros du Graveyard Book de Neil Gaiman) faisant leurs emplettes en ville.

Cela m’a rappelé un roman bref et passionnant sur la traduction et l’écriture, Le traducteur, de Jacques Gélat (éd José Corti). Le personnage principal est un traducteur littéraire hautement consciencieux, qui fait un jour une erreur. Il remplace un point virgule par une virgule. Personne d’autre que lui ne le remarque. Ainsi, il commence à prendre des libertés dans ses traductions, modifiant des phrases, ajoutant des nuances, et se laisse finalement envahir par le désir d’écrire ses propres histoires. Il commence à écrire des romans qui rencontrent un succès public et critique. Tout cela a été rendu possible par le fait qu’il a remplacé un point virgule par une virgule, et parce qu’il a décidé que cela n’avait pas d’importance.

Naturellement, cette histoire n’a pas pour but de justifier les changements délibérés. Les traducteurs doivent se considérer comme des auteurs dans leur propre langue, mais ne doivent pas penser que cela leur donne le droit de tout changer dans un livre. Un scandale célèbre dans le monde de l’édition parisienne a impliqué Milan Kundera et son premier traducteur français, qui a modifié le style de La plaisanterie pour le rendre plus sophistiqué, et a même ajouté des passages de son cru. Il a fallu des années pour la fraude soit révélée au grand jour, mais après cela, la carrière du traducteur était terminée.